Le Siècle du Cid ou Gérard Philipe (4 décembre1922-1959)


 

Gérard Philipe fut un don du ciel. Jouer et ne pas jouer, telle est la question ou le dilemme du comédien. Le génie de Gérard Philipe fut de l’avoir dissipé. Quel dur labeur avait-il dû accomplir pour obtenir semblable résultat ! Afin que sur la scène ou à l’écran, tout soit frais, naturel, élégant, sincère, touchant et d’une modestie exemplaire.

Dans la vie, Gérard Philipe était pareillement aux cimes. Non pas, on s’en doute, comme un seigneur étalant piètrement ses seuls titres. Il méprisait cela. Même pauvre et débraillé – il ne l’aura jamais été –, il aurait été beau. Je dis bien : BEAU. Il existe, tels le poète Federico Garcia Lorca ou le résistant Jean Moulin, des êtres humains dont on a le droit d’affirmer qu’ils sont beaux. Et, s’agissant d’eux, l’on n’a pas à discuter le mot. Insulter ou profaner leur beauté c’est nous atteindre nous-mêmes. Gérard Philipe entrait dans cette catégorie.  Nous l’aimions tous, à de rares exceptions près. Au point que nous pleurions sa mort que nous estimions injuste et insupportable. C’est ainsi. Et, néanmoins, c’est aussi le paradoxe : Gérard nous est resté jeune, image gravée pour l’éternité. Bronia Perlmutter, épouse du cinéaste René Clair, tous deux invités chez la famille Philippe, ne dira-t-elle pas ici que les destins éclatants sont souvent les plus brefs et les plus cruels ? À qui songeait-elle ? À l’auteur du roman Le Diable au corps ou à l’interprète de son personnage principal au cinéma ? Nous laisserons les curieux fouiner. Ainsi, en effet, s’incarne parfois la destinée des purs, des martyrs, des véritables héros, des hommes ou des femmes touchés par la grâce ou la passion vertigineuse. Ils n’auront pas vécu la flétrissure, la déchéance et le déclin. Ils nous auront quittés à vau-de-route et sans fracas, la lumière intacte dans leur âme vibrante et un soleil ardent pour nos esprits blasés. Croyez-moi, je le dis sans nulle vanité : Gérard Philipe fut un homme exceptionnel. •

MiSha

 

 

L’homme et le comédien (extraits)


  • Un débutant nommé Gérard Philipe


 

« Je revois la première apparition de Gérard. Il y a une grande salle nue, où brusquement, dans le silence, un long jeune homme charmant s’est mis à parler avec une sincérité si tendre, si vraie, qu’il nous semble tout à coup que le talent est la chose la plus facile au monde, et la plus naturelle. Peut-on même jouer autrement ? Non, un acteur, c’est cela, tout simplement. Entrer, parler, pleurer, sans jamais avoir l’air de faire semblant. L’étonnement vient après. Car une telle fraîcheur et une telle maturité d’expression, ce ne peut être qu’une grâce. Chez ce débutant, de la pudeur sans timidité, aucune peur du ridicule mais aucun cabotinage. Et une autorité si pleine de gentillesse qu’il semble d’un sourire faire un pacte d’amitié. […] »

  • Svetlana Pitoëff (à propos d’ Une grande fille toute simple d’André Roussin, casino de Nice, 1942. Gérard jouait le rôle de Mick, aux côtés de Madeleine Robinson et de Claude Dauphin. Ce dernier avouait avoir pleuré en ayant entendu Gérard prononcer avec une vérité incroyable : « L’amour, l’amour, vous en parlez toute la journée, et vous ne savez pas ce que c’est… »)


  • Gérard Philipe, le grand départ


17 Rue de Tournon [Ndlr : À ce numéro, vécut au XVIIIe siècle, le graveur piémontais Giovanni David qui dessina les décors de La Fenice de Venise], Paris (l’appartement de la famille Philipe). Mercredi 25 novembre 1959.

« Chut, les enfants, surtout ne faites pas de bruit, Papa dort encore. » Anne (l’épouse de Gérard Philipe) aide Anne-Marie et Olivier, qui regimbent, à se laver et s’habiller. Elle leur sert un chocolat chaud, qu’ils boivent en silence, dans leurs bols blancs à anse bleue et à leur prénom. Huit heures sonnent gravement à l’horloge du Sénat. Vite, mettre les petits manteaux, les écharpes et les cagoules, claquer le plus discrètement la porte d’entrée, enfin parler à haute voix et se chamailler dans la cage d’escalier, ouvrir la lourde porte cochère, oh hisse, pour être saisi, dans la rue, par le froid de l’hiver et la solennité de la grande ville. C’est un matin comme tant d’autres, dans une famille française.

 Anne tient ses enfants par la main et marche droit, pressée par elle ne sait trop quoi, comme si une menace sourde planait au-dessus de sa tête. Son cœur bat plus vite, plus fort que d’ordinaire. Elle n’aime pas ses intuitions, parce qu’elles sont souvent justes, surtout depuis cet été. Et chaque jour ajoute à l’oppressante solitude de qui ne peut rien partager, ni ce qu’elle sait ni ce qu’elle pressent. Elle a quarante-deux ans, l’âge que n’atteindra jamais l’homme jeune qu’elle va devoir bientôt aimer à l’imparfait, un temps dont elle déteste l’idée d’incomplétude et qui souligne si méchamment l’évanescence des vies inachevées. Les bouts de chou qu’elle accompagne, qui l’accompagnent, la feraient pleurer, si, le buste haut et le menton relevé, elle ne savait si bien retenir et sangler ses émotions. Elle entre dans le jardin du Luxembourg par la grille de l’Odéon qu’ils avaient escaladée, Gérard et elle, comme des voleurs, par une nuit de neige épaisse, en sortant du théâtre. Seuls dans le jardin blanc, ils étaient restés longtemps à contempler le ciel étoilé en se tenant enlacés pour se réchauffer et s’étaient engagés à toujours être fiers et forts : « Nous essaierons d’être élégants si un jour nous sommes malheureux » ; « Je te le promets ».

[…]

Elle quitte le Luxembourg par la porte où elle était entrée, descend la rue de Tournon, monte l’escalier du 17, ouvre et appelle. « C’est moi, mon chéri. » Mais rien, sinon le bruit diffus de la ville grondeuse. Elle appelle encore. Toujours rien. Un silence opaque. Anne se précipite dans la chambre. Gérard dort, dans son pyjama bleu. Il ne se réveillera plus. Son visage est calme. On pourrait croire qu’il sourit. Même pas une contraction de la main. Assis près du lit, Alain [Ndlr : l’acteur Alain Cuny], d’une voix somnambulique, explique qu’il l’a trouvé inconscient lorsqu’il est venu lui dire bonjour. Il se retire sur la pointe des pieds et laisse Anne, prostrée, brisée, seule avec son amour, seule avec son effroi, seule au bord du vide, où son cerveau bascule. Le temps s’est figé dans un silence tombal. Sur la table de nuit repose le volume des Troyennes, un coupe-papier en nacre fiché à la page 123, avec, dans la marge, ce leitmotiv : « Pour moi, dans vingt ans. »

Une embolie foudroyante, déclareront ensuite les médecins, appelés à la hâte et repartis aussitôt, comme s’ils dérangeaient. Leur communiqué officiel indique l’heure du décès : onze heures cinquante.


  • Jérôme Garcin : « Le Dernier hiver du Cid », P. 166-67. Folio Gallimard, 2019. Jérôme Garcin est l’époux d’Anne-Marie Philipe, la fille du comédien.

 

Illustrations :


  1. Le Cid de Pierre Corneille (Jean Vilar, Festival d’Avignon 1951)
  2. Monsieur Ripois (René Clément, 1954)
  3. Les Épiphanies (Henri Pichette, théâtre des Noctambules, 1947)

 

≈ La Ville de Cergy, où Gérard et Anne Philipe avaient acheté une maison en 1954 sur les bords de l'Oise, rend un bel hommage à l'acteur du 29 novembre au 10 décembre 2022, dans le cadre du centenaire de sa naissance.

Au programme :

> Projection-rencontre : Gérard Philipe, le dernier hiver du Cid

> Cinéma : Monsieur Ripois et Fanfan la tulipe

> Colloque : Gérard Philipe, le devenir d'un mythe

> Spectacle-lecture : Les enfants terribles, Maria Casarès et Gérard Philipe

> Conte musical : Pierre et le loup + symphonie n°5 de Tchaikovski

> Exposition : Gérard Philipe, icône de la jeunesse

https://www.cergy.fr/.../centenaire-de-la-naissance-de.../

 

 

.