The Lion Woman (Norvège, 2016 – Vibeke Idsøe)












 

  Présentement diffusé sur la chaîne Arte, The Lion Woman (Løvekvinnen), uniquement distribué en VOD en France, ne doit pas laisser indifférent. Adapté du roman à succès d’Erik Fosnes Hansen, publié en 2006, il raconte l’histoire d’une jeune femme atteinte d’une affection extraordinairement rare, l’hypertrichose qui engendre, dès la naissance, une pilosité léonine. Il est évident que la réalisatrice Vibeke Idsoe y a introduit sa propre sensibilité. The Lion Woman s’augmente ainsi d’une dimension plus interrogatrice. La jeune Eva (Ida Ursin-Holm) éclot dans cette conformation tandis que sa génitrice meurt tragiquement en lui donnant la vie. Le récit se déroule en 1912 et, malheureusement, à cette époque-là, une femme qui accouchait avait cent fois plus de chances d’en trépasser qu’aujourd’hui. Dans une Europe majoritairement christianisée, ce destin était accepté avec une grande fatalité. On connaît le proverbe biblique : « Tu enfanteras dans la douleur. » De nombreuses femmes était préparées à endosser ce sort comme s’il s’agissait pour elles d’expier une faute.

 Gustav, le père d’Eva (Rolf Lassgård), un brave chef de gare, ne l’entend pourtant pas de cette oreille… Il aimait tant Ruth, sa belle jeune femme, qu’il perçoit là le signe d’une double malédiction. Eva traverse une enfance ingrate. Émergent sa rage puérile face au dépit d’un père et son obstination têtue pour affirmer une personnalité. Comment gagner, en outre, l’affection d’un père et combler l’absence d’une mère, estompée quand même par la présence bienveillante d’une nourrice ? Gustav cherchera ensuite à se protéger en la protégeant des regards accusateurs… oubliant l’adolescente douée d’une sensibilité et d’une perception particulière, au-delà d’une peau imberbe ou couverte de poils. Plus tard, envers et contre tout, Eva devra affronter courageusement l’adversité et la cruauté des autres en allant à l’école ou à l’université. The Lion Woman se nimbe alors d’une captivante réflexion sur la différence. À dire vrai, Eva doit braver le regard des autres en tant qu’être humain mais aussi en tant que femme ; il lui faudra imposer une alternative sérieuse à ce que l’on attend ou que l’on perçoit d’une femme dans une société marquée par le traditionnel patriarcat, « son » sempiternel machisme et ses dérivés infiniment contradictoires, le rêve passionné d’une femme déifiée ou d’une femme-enfant, plus prosaïquement encore le fantasme de la femme-objet. Or, Eva éprouve, dans ce contexte-là, l’exigence vitale de se battre, de relever le défi. Gustav finit par découvrir en elle cette volonté inouïe qui, face à l’unanimité quasi absolue des préjugés, se distingue et l’emporte dans l’expression de son caractère et de son intelligence extraordinaire. Eva se signale dans son aptitude de télégraphiste virtuose… mais, il y a, en elle, plus encore et tant de virtualités insoupçonnées : elle deviendra bientôt, au milieu d’une pléthore de scientifiques masculins éberlués, la première et unique femme dans son domaine particulier. Eva est donc une pionnière. Si The Lion Woman est effectivement une œuvre sur le respect de la différence et de l’altérité, c’est aussi un film sur la lutte des femmes vers l’égalité et l’émancipation. Mais c’est encore un film sur la nécessaire compréhension des êtres qu’il nous appartient d’aimer, nos enfants et nos petits-enfants, non comme nous souhaiterions qu’ils soient, selon un schéma trop souvent hérité d’un conditionnement social, mais comme ils se développent et en fonction de ce qu’ils sont réellement.

 Gustav aimait, quant à lui, profondément sa fille, comme un père normalement affectueux et attentionné. Eva, bouleversée par la mort de son père, s’en pénètre totalement en découvrant les nombreux portraits d’elle qu’il avait, en dessinateur doué, reproduit au crayon. Elle les contemple, les yeux mouillés de chagrin, dans le compartiment du train qui la ramène vers la grande ville où elle exerce. C’est la dernière image du film et elle m’a beaucoup émue. Pour Eva, en effet, il n’existe pas de plus riche offrande que l’amour d’un père. 

 

Le 20 décembre 2022

MiSha