Main basse sur la ville (Le mani sulla città)

1963 Francesco ROSI 

La scène fait le récit de l'action, fait du spectacle un observateur critique, éveille son activité, lui arrache des jugements.

Bertolt Brecht, Forme épique du théâtre

 

  •  Liminaire

Un immeuble s'écroule dans le quartier populaire de Vico Sant'Andrea à Naples causant la mort de deux personnes et de nombreux blessés. Une commission d'enquête est nommée...  

 

Francesco Rosi, assistant de Luchino Visconti sur La terra trema, est entré dans l’histoire du cinéma italien et du cinéma politique avec Salvatore Giuliano (1961), retournant film-enquête sur une réalité sociale explosive. Il creusera ensuite ce sillon avec force opiniâtreté : les spectateurs conserveront en mémoire Il caso Mattei (1972) ou Lucky Luciano (1973).  Main basse sur la ville conçu selon un schéma narratif plus classique est le résultat d’une rencontre d’intérêts entre un romancier, Raffaele La Capria, et un réalisateur. Ici, le protagoniste principal n’est plus l’invisible sujet d’une énigme. Il se trouve physiquement impliqué au cœur du récit. Eduardo Nottola (Rod Steiger) est omniprésent, comme conseiller municipal et comme promoteur immobilier. À vrai dire, le personnage fondamental du film n’est pas tant Nottola que le pouvoir à Naples ou dans tout autre métropole humaine. Main basse sur la ville fustige la spéculation immobilière, la collusion d’intérêts et l’état de dépendance des citoyens modestes dans une cité, Naples, déjà gagnée par la corruption et la gangrène mafieuse. Francesco Rosi ne demeure pas au stade du simple constat. Il déclare : « La bourgeoisie napolitaine a usé de son pouvoir économique afin de faire violence à la cité et pour la modifier dans les années d’après-guerre. » Ce qui intéresse prioritairement le cinéaste ne tient pas simplement dans « la représentation des événements - aussi tragiques et spectaculaires qu'ils puissent être, mais dans l'étude des mécanismes qui les ont provoqués. Rosi ne raconte pas, ne plaide pas : il enquête, il dissèque, il décrypte, il analyse, il s'interroge, il "instruit", au sens juridique du terme. Sa méthode exclut l'émotion strictement dramatique pour ne laisser place qu'à la seule intelligence des faits. Comprendre et aider à comprendre : tel est son but. A ses yeux, la réalité dépasse toujours la fiction. Une réalité qu'il réinvente, a-t-il dit, "en termes de spectacle, afin de découvrir la signification idéologique, sociale et morale qui est à l'arrière-plan" », ainsi s'exprimera, dix ans plus tard pour « Le Monde », Jean de Baroncelli commentant Lucky Luciano. C'est déjà vrai ici.  De son côté, dans un roman publié en 1961 - Ferito a morte/Blessé à mort, récompensé du Prix Strega -, Raffaele La Capria écrit : « C’est vers 1954, […] que la civilisation de masse a fini par atteindre Naples. Les architectes s’en rendent mieux compte que les autres, ils se font constamment du mauvais sang, combattant avec acharnement pour éviter qu’une fontaine soit transportée où il ne faut pas, pour sauver une église ou un portail, pour faire respecter le plan, la loi, mais que veux-tu ? Tu tournes le dos, et déjà un affreux bâtiment s’est élevé, il étouffe une rue, abîme un paysage ; un moment de distraction, et dix nouveaux étages abusifs s’ajoutent au gratte-ciel : on se croirait dans la jungle, les maisons poussent au hasard comme la végétation tropicale, sans règle, et Naples sera bientôt submergée. » 

 

Sorti fin octobre 1963, le film dérange aussitôt les hautes sphères du pouvoir. La Centrale catholique du cinéma l’interdit aux moins de 18 ans. La critique lui réserve, en revanche, une réception enthousiaste tandis que le public, moyennement nombreux en terme d'affluence [93e place au box-office avec 1,4 M de spectateurs], manifeste un réel intérêt, lequel ne cessera de s'amplifier au fil du temps. « Comment interdire un pareil film ? », dira, en souriant, Francesco Rosi. [1] « S’il me fallait expliquer mon film, poursuivait le cinéaste, je dirais que c’est un débat d’idées, un débat de mentalités et enfin un débat de moralités. Cette dénonciation d’un scandale qui nous touche tous, je l’ai faite, pour comprendre moi-même ce qui se passait, je me suis demandé ce qui ne marchait pas dans ce système, la démocratie, qui devrait avoir tout pour fonctionner correctement ; j’ai vu comment des citoyens apportent leurs voix à ceux-là mêmes qui peuvent les trahir. Il s’agissait de donner à tous le moyen de juger […] Selon moi, un film historique implique en même temps une critique historique. Ce n’est pas uniquement une chronique, plutôt le jugement sur la chronique. » [2] 

 

J’ai voulu, pour ma part, rappeler ici l’avis du regretté Freddy Buache et qui, entre autres, connaissait parfaitement le cinéma italien. Le critique suisse écrivait notamment :

 

« Rosi choisit l’étude de notre société à travers l’un des phénomènes les plus singuliers de notre époque : l’urbanisation massive, dont le premier contrecoup s’exprime par la spéculation immobilière. L’action se situe à Naples parce qu’il s’agit de la ville du cinéaste. Mais cette localisation n’empêche pas de transposer l’argument plus près de nous […]. À la suite d’un pré-générique consacré à une cérémonie officielle au cours de laquelle des édiles et des notables se félicitent de pouvoir construire de nouveaux quartiers pour le bien de la communauté, une vue aérienne nous découvre la ville : dans cette concentration anarchique, les ruches pour les hommes, juxtaposées, superposées, ne sont pas seulement, pour parler comme Le Corbusier, des « machines à habiter » ; elles ne possèdent pas uniquement une valeur d’usage. Elles représentent également des investissements, une productivité financière, une valeur d’échange qui, aux yeux des propriétaires, est plus importante que la valeur d’usage. Du coup, ils ne vont plus bâtir des maisons pour que leurs semblables les habitent, mais parce que, d’abord, elles rapportent. Donc moins elles coûtent, plus elles sont de bonnes affaires. » [3]

 

Aussi, peu importe qu’elles soient moins solides ou plus exposées aux dangers. Lorsqu’un accident surviendra, on s’en prendra à l’entrepreneur, Nottola ou un autre « bonnet » en l’occurrence. Le « système » essaiera, pour sa part, de sanctionner un « lampiste » et d’esquiver le coup. « Il n’en faudra guère plus pour que les électeurs, juge Freddy Buache, soient rassurés : la liberté d’action des politiciens est paradoxalement garantie par la dépolitisation des votants ! » Dans le film de Rosi, De Angeli (Salvo Randone), leader de la Démocratie chrétienne, déclare en effet : « Un grand parti comme le nôtre peut digérer tous les Nottola quand il veut. En politique, l’indignation morale ne sert à rien. Le seul péché qu’on ne puisse pas pardonner, c’est celui d’être battu. »

 

Trente ans plus tard ou presque, Francesco Rosi, auteur de nombreux films liés à sa ville natale, reviendra tourner un film-enquête autour de la cité parthénopéenne. Il y retrouve d’ailleurs Raffaele La Capria. Il faut envisager Diario napoletano autant comme une mise en perspective de Le mani sulla città - Jean-Noël Schifano admire l'aspect vampiresque de l'expression : Les mains sur la ville - que comme le journal intime du cinéaste, celui d’un homme retournant vers sa ville natale. L’auteur de Salvatore Giuliano déclare à cet instant : « […] Un débat sur le film à la faculté d’architecture m’a donné l’occasion de revisiter ma ville défigurée par la spéculation immobilière, mise à mal par la pègre qui s’était infiltrée dans tous les pouvoirs politiques et administratifs, parcourue par des fleuves de drogue et d’argent sale. Diario napoletano est constitué d’images, de faits divers, d’actualités, de souvenirs, de rencontres, de réflexions et d’espoirs. Si Le mani sulla città commençait par l’écroulement d’un immeuble, Diario napoletano se conclut par la recomposition de cet écroulement, un rêve d’espoir et une invitation à ne pas déposer les armes et à se battre. « Si l’Italie se rend à Naples, elle se rend partout », disais-je dans le film. En regardant en arrière, l’espoir réside concrètement dans le fait que les Napolitains ont redécouvert l’orgueil d’être napolitains. »[4] Pourtant, dans une cité où la spéculation immobilière n'a guère cessé ses ravages, le trafic de drogue et son usage sont devenus un problème plus urgent encore : les dealers sont des adolescents et ils gagnent quatre fois le salaire de leurs enseignants. Rien n'a vraiment changé présentement.  Il à peu près certain que les Napolitains, dans une large proportion, ont compris qu’ils ne pouvaient demeurer passifs et inorganisés face à ces phénomènes. Les films d’un Leonardo Di Costanzo (L'intervallo, 2012 ; L’Intrusa, 2017), d’un Vincenzo Marra (Vento di terra, 2004 ; L’equilibrio, 2017) ou d’un Mario Martone (Nostalgia, 2022 : sortie en France : 4 janvier 2023), tous originaires de la région, montrent l’extrême difficulté et complexité du combat qu’il faut mener pour restaurer dignité et humanité dans une cité et une région dont la détérioration régulière des structures sociales, culturelles et environnementales ont viscéralement affecté la santé, la mentalité et la psychologie des habitants les plus exposés.

 

 

MSh 

 

 

Main basse sur la ville (Le mani sulla città). 1963. Italie, France. 105 minutes. Noir et blanc. Réalisation : Francesco Rosi. Scénario : Raffaele La Capria, F. Rosi, Enzo Forcella, Enzo Provenzale. Musique : Piero Piccioni. Photographie : Gianni Di Venanzo (chef-opérateur), Pasquale De Santis (caméraman).  Montage : Mario Serandrei. Scénographie : Angelo Canevari. Costumes : Marilu Carteni. Son : Vittorio Trentino. Production : Galatea Film (Rome), Cinématographique Lyre (Paris) - Lionello Santi. Interprétation : Rod Steiger (Eduardo Nottola), Salvo Randone (l'ancien maire De Angeli), Guido Alberti (Maglione), Carlo Fermariello (De Vita), Angelo D'Alessandro (Balsamo), Vincenzo Metafora (le nouveau maire). Sortie en Italie : 5 septembre 1963 (Mostra de Venise). Sortie en France : 8 novembre 1963, aux cinémas Raimu et Saint-Séverin (Paris). Lion d'Or au Festival de Venise 1963.

 

 

  •  « Synthèse idéale entre analyse contextuelle et intensité dramatique, Main basse sur la ville constitue - avec L'Affaire Mattei - l'héritage le plus visible du style de Francesco Rosi au sein de la filmographie mondiale. Toutefois, aucun des cinéastes œuvrant dans son sillage n'osera s'enfoncer avec autant de détermination dans l'âpreté documentaire d'un cinéma qui choisit d'exposer les conflits plutôt que de les résoudre. Un cinéma de la tension entre l'individuel et le collectif, la parole et les actes, le fait avéré et l'extrapolation fictionnelle, le document et sa reconstitution, l'ellipse et la durée, le plan-séquence et le raccord brutal. Mais une tension sans solution cathartique, comme en témoigne la seule séquence de confrontation directe entre Nottola (Steiger) et De Vita (Carlo Fermariello, authentique élu communiste). De la rencontre des deux termes politiquesque représentent la morale égalitariste de De Vita et le pragmatisme intéressé de l'affairiste Nottola, il ne reste au bout du compte qu'une interrogation laissée en suspens. Celle du regard-caméra de Nottola demandant à De Vita - et donc au spectateur - pourquoi il serait condamnable de faire du profit quand on améliore effectivement les conditions de vie des gens. Un trouble, esthétique et moral, témoignant de la grandeur d'un cinéaste beaucoup plus sensible aux déchirements de la société que soucieux de nous offrir les clefs d'une matrice idéologique à projeter sur le monde. »

Mathias Sabourdin (in : Dictionnaire du cinéma italien, Nouveau Monde Éditions)

[1] Francesco Rosi : Propos recueillis par Nicole Zand, Le Monde, 10 novembre 1963.

[2] Entretien avec N. Zand, déjà cité.

[3] Freddy Buache : Le Cinéma italien, L’Âge d’Homme.

[4] J. Antoine Gili : Francesco Rosi, « Ma façon de faire du cinéma », Études cinématographiques, n° 66, Paris, 2001.  

« Le mani sulla città ». Rod Steiger dans le rôle du conseiller Eduardo Nottola.

« Le mani sulla città ». Rod Steiger dans le rôle du conseiller Eduardo Nottola.

Derniers commentaires

24.03 | 11:11

merci pour cette page consacré à la cinémathèque Algérienne. On souhaiterait avoir votre mail

20.08 | 16:38

je suis admirative de la STRADA j'adore le role g=de Guillieta Masina et Antoni Queen les prise de vue ce noir et blanc ces personnages..les instruments..les paysages.Ce film est un chef d'oeuvre

19.10 | 11:54

Le cinema est ma grande passion

27.12 | 13:16

place, qui répondent à ce qu'il a pu rêver dans sa captivité." (1946)

Partagez cette page